Le serpent mythique traverse les Ăąges comme un fil de feu sous la peau de lâhumanitĂ©. Il rampe dans les rĂ©cits fondateurs, sâenroule autour des sceptres des rois, veille dans les songes nocturnes et revient, obstinĂ©, dans la psychologie moderne. Partout, la mĂȘme silhouette sinueuse, mais jamais la mĂȘme interprĂ©tation. TantĂŽt tentateur, tantĂŽt guĂ©risseur, tantĂŽt gardien des mystĂšres, il incarne une Ă©vidence que les Ă©poques refusent dâadmettre : rien ne dure, tout se transforme. Sa mue devient miroir des existences humaines, ses venins se transforment en remĂšdes, et son image, chargĂ©e de peurs archaĂŻques, se retourne aujourdâhui en symbole de rĂ©silience et de renaissance intĂ©rieure.
Dans les traditions religieuses, le serpent est le plus souvent placĂ© Ă la frontiĂšre : entre vie et mort, entre savoir et interdit, entre chute et salut. Du jardin dâĂden aux temples dâĂgypte, des lĂ©gendes nordiques au kundalini indien, il tĂ©moigne dâune mĂȘme obsession : comprendre dâoĂč vient la vie et ce quâil faut sacrifier pour changer de peau sans se perdre. Dans les rĂȘves analysĂ©s par Jung, dans les mythes relus Ă la lumiĂšre des crises contemporaines, le serpent ne parle pas de magie, mais de vĂ©ritĂ© intĂ©rieure. Ce symbole universel oblige Ă regarder en face ce que le temps tente de recouvrir : la peur du changement et, derriĂšre elle, la possibilitĂ© dâune mĂ©tamorphose assumĂ©e.
En bref
- Symbole universel : présent dans les mythologies du monde entier, le serpent incarne à la fois peur ancestrale, sagesse cachée et pouvoir de renaissance.
- Transformation : sa mue sert de modĂšle Ă lâidĂ©e de changement radical, de passage dâun ancien soi vers une identitĂ© renouvelĂ©e.
- GuĂ©rison et mĂ©decine : du bĂąton dâAsclĂ©pios au caducĂ©e moderne, le serpent devient emblĂšme de soin, dâĂ©quilibre et dâĂ©nergie vitale.
- Psychologie profonde : pour Jung et la psychanalyse, il renvoie Ă lâinconscient, Ă la libido, Ă lâombre et aux forces de rĂ©gĂ©nĂ©ration psychique.
- HĂ©ritage contemporain : dans lâart, la mode, la spiritualitĂ© et les rĂȘves, le serpent reste un outil puissant pour penser la transformation personnelle.
Le serpent mythique comme symbole universel de transformation
Chaque civilisation a cherchĂ© un emblĂšme capable de parler du passage, de la cassure, de la mue. Le serpent sâest imposĂ© parce que son corps raconte ce que les mots peinent Ă saisir. Il touche la terre, disparaĂźt sous la roche, rĂ©apparaĂźt ailleurs, comme un fragment vivant du cycle qui unit naissance, mort et retour Ă la vie. Sa maniĂšre de se dĂ©pouiller de sa peau a figĂ©, dans lâesprit humain, lâidĂ©e quâune forme peut mourir pour quâune autre naisse, sans que le noyau vital disparaisse.
Pour Ana, thĂ©rapeute en ville et passionnĂ©e de symbolisme, ce reptile est devenu un outil de travail. Quand ses patients dĂ©crivent des rĂȘves de serpents ou choisissent spontanĂ©ment ce motif en tatouage, elle voit surgir les mĂȘmes thĂšmes : rupture biographique, changement professionnel radical, reconstruction aprĂšs un deuil. Le serpent apparaĂźt presque toujours au moment oĂč une existence bascule, comme si lâinconscient convoquait ce langage ancien pour nommer un tournant que la personne nâose pas encore formuler.
Les traditions anciennes avaient dĂ©jĂ perçu cette charge symbolique. Dans certaines cultures africaines, des esprits serpents prĂ©sident Ă la crĂ©ation et Ă la rĂ©gĂ©nĂ©ration du monde, liĂ©s aux eaux, Ă la pluie, aux sources qui ne tarissent pas. Chez les peuples amĂ©rindiens, la mue du serpent sert de mĂ©taphore Ă la mĂ©tamorphose initiatique : abandonner lâancien, traverser la peur, renaĂźtre dans une peau neuve. La mĂȘme logique se retrouve dans le mythe mĂ©soamĂ©ricain de Quetzalcoatl, le serpent Ă plumes, entitĂ© qui unit ciel et terre, esprit et matiĂšre, et dont la chute puis le retour rappellent dâautres rĂ©cits de mort et de rĂ©surrection Ă©tudiĂ©s dans des analyses comme les cycles dâOsiris, Seth et Horus.
Ce pouvoir de transformation ne se limite pas Ă lâindividu. Il sâattache Ă lâhistoire des sociĂ©tĂ©s. Quand une civilisation bascule, quâun empire sâĂ©croule, le serpent revient souvent comme motif de prophĂ©tie ou de fin des temps. Dans la mythologie nordique, Jörmungandr, le serpent de Midgard, encercle le monde et annonce sa destruction lors du Ragnarök, Ă©cho lointain des rĂ©cits guerriers et cycliques que lâon retrouve dans les lĂ©gendes vikings autour de Ragnar. Le serpent nây est pas seulement monstre : il est limite, frontiĂšre, rappel que tout ordre se fissure.
En arriĂšre-plan, le mĂȘme message se rĂ©pĂšte : ce qui refuse la mĂ©tamorphose finit brisĂ©. La figure du serpent dĂ©range parce quâelle rappelle cette loi implacable du temps. Ceux qui lâintĂšgrent comme symbole acceptent de vivre sous ce verdict : changer, ou se fossiliser. Câest cette tension entre peur du changement et nĂ©cessitĂ© de la mue qui prĂ©pare la question de son rĂŽle dans les religions.

Le serpent dans les religions et mythes fondateurs : chute, protection et renaissance
Les grandes religions nâont pas ignorĂ© la puissance de ce symbole. Elles lâont placĂ© lĂ oĂč se jouent les dĂ©cisions irrĂ©versibles : Ă lâorigine des mondes, dans les dĂ©serts, sur les couronnes des rois, au seuil de la mort. Le serpent devient alors lâanimal qui rĂ©vĂšle la vĂ©ritĂ© dâun choix, soit par la tentation, soit par la guĂ©rison, soit par lâĂ©preuve.
Dans la tradition judĂ©o-chrĂ©tienne, le serpent du jardin dâĂden personnifie la transgression. Il invite Ă goĂ»ter au fruit de la connaissance, brisant lâillusion dâun paradis sans conscience. Ce rĂ©cit, rĂ©examinĂ© dans des analyses du mythe de crĂ©ation dâAdam et Ăve, montre une humanitĂ© confrontĂ©e Ă un dilemme : rester dans lâinnocence surveillĂ©e ou prendre le risque du savoir et de la responsabilitĂ©. Le serpent y devient le catalyseur dâune chute qui est aussi naissance Ă soi.
Dans le mĂȘme corpus biblique, une autre figure serpentine rééquilibre lâimage. Le serpent dâairain de MoĂŻse, Ă©levĂ© dans le dĂ©sert, guĂ©rit ceux qui le regardent aprĂšs avoir Ă©tĂ© mordus. La crĂ©ature craint et tue ; son image, en hauteur, soigne et sauve. On assiste lĂ Ă une inversion symbolique : ce qui blesse devient ce qui guĂ©rit, Ă condition de le regarder en face. LâhumanitĂ© apprend, douloureusement, que la dĂ©livrance ne vient pas de la fuite mais de la confrontation avec ce qui effraie.
En Ăgypte ancienne, le cobra dressĂ©, lâuraeus, se dresse sur le front des pharaons. Il nâinspire pas la chute, mais la souverainetĂ© et la protection. Ce serpent royal borde la barque solaire de RĂȘ, croisant dâautres forces mythiques que lâon retrouve dans lâanalyse des voyages divins comme la barque de RĂȘ sur lâocĂ©an nocturne. Ici, le serpent incarne la puissance de ceux qui tiennent le temps Ă distance, convaincus que leur nom survivra aux dynasties.
Les traditions indiennes et mĂ©soamĂ©ricaines dĂ©placent encore le regard. Le kundalini, serpent lovĂ© Ă la base de la colonne vertĂ©brale, symbolise une Ă©nergie spirituelle assoupie que la pratique cherche Ă Ă©veiller. Au Mexique ancien, Quetzalcoatl, le serpent Ă plumes, conjugue sagesse, fertilitĂ©, art et loi. Dans ces cadres, la figure ophidienne nâest ni diabolique ni seulement protectrice : elle devient principe dâĂ©lĂ©vation, canal par lequel lâhumain accĂšde Ă une hauteur de conscience.
Pour clarifier la diversité de ces fonctions, il est utile de les comparer.
| Culture / Tradition | Fonction principale du serpent | Idée clé liée à la transformation |
|---|---|---|
| Christianisme (Ăden) | Tentation, rupture avec lâinnocence | AccĂšs douloureux Ă la connaissance et Ă la responsabilitĂ© |
| MoĂŻse (serpent dâairain) | GuĂ©rison, protection | Ce qui blesse peut devenir remĂšde par la confrontation consciente |
| Ăgypte ancienne | Protection royale, immortalitĂ© | Le pouvoir cherche Ă se placer au-dessus du temps destructeur |
| Inde (Kundalini) | Ănergie spirituelle, Ă©veil | Ascension intĂ©rieure et mĂ©tamorphose de la conscience |
| Mésoamérique (Quetzalcoatl) | Sagesse, lien ciel-terre | Union des contraires pour recréer le monde |
Un mĂȘme motif, des verdicts diffĂ©rents. Mais sous ces variations, une constante : le serpent intervient quand un seuil doit ĂȘtre franchi. Il nâest ni bon ni mauvais par essence. Il se contente dâaccompagner les moments oĂč une existence, un peuple, une croyance nâont plus le droit de rester identiques Ă eux-mĂȘmes. Cette logique se retrouve jusque dans lâanalyse psychologique la plus moderne.
ArchĂ©type du serpent dans les rĂȘves et la psychologie analytique
Quand les mythes se taisent, les rĂȘves reprennent la parole. Le serpent y revient avec une insistance qui a marquĂ© les travaux de Freud, puis de Jung. Dans la psychologie analytique, il apparaĂźt comme un archĂ©type liĂ© aux profondeurs de lâinconscient, ce rĂ©servoir de forces que la conscience prĂ©fĂšre ignorer mais qui ne cesse de travailler en secret.
Pour Jung, cette figure parle dâabord de transformations intĂ©rieures. La mue, dans le rĂȘve, annonce souvent le passage dâun Ă©tat psychique Ă un autre : fin dâun ancien rĂŽle social, sortie dâune relation toxique, abandon dâune croyance limitante. Quand un patient dĂ©crit un serpent en train de changer de peau, lâanalyste sait quâune partie de sa vie est prĂȘte Ă tomber, mĂȘme si lâintĂ©ressĂ© sâaccroche encore Ă lâancien masque. Le symbole devance souvent la dĂ©cision consciente.
Freud, lui, lit le serpent comme une image des pulsions sexuelles, de la libido, des dĂ©sirs refoulĂ©s. Cette lecture met lâaccent sur le caractĂšre inquiĂ©tant, parfois tabou, de ce qui se rĂ©veille Ă travers lui. La peur dâĂȘtre mordu, poursuivi ou envahi figure la crainte de perdre le contrĂŽle sur des forces jugĂ©es inacceptables. La psychanalyse rappelle ainsi que la transformation ne se fait jamais sans confrontation Ă ce qui a Ă©tĂ© longtemps enfoui.
Dans la pratique clinique dâAna, trois grands types de serpents reviennent dans les rĂ©cits nocturnes :
- Le serpent-ombre : agressif, menaçant, il incarne la colĂšre, la jalousie, la culpabilitĂ© niĂ©es. Il apparaĂźt souvent en pĂ©riode de conflit ou de burn-out, quand le sujet refuse dâadmettre ses limites.
- Le serpent-guide : calme, protecteur, parfois parlant. Il oriente vers un chemin, une personne, une dĂ©cision plus authentique. Il surgit quand lâindividu commence Ă accepter le changement.
- Le serpent-transformateur : en pleine mue, ou sortant dâune ancienne peau. Il accompagne les reconversions, les dĂ©mĂ©nagements, les dĂ©cisions radicales de vie.
Pour interprĂ©ter ces rĂȘves sans les caricaturer, plusieurs Ă©tapes sâimposent. Dâabord, observer les dĂ©tails : couleur, taille, distance par rapport au rĂȘveur, comportement du reptile. Ensuite, repĂ©rer lâĂ©motion dominante : peur, fascination, confiance, dĂ©goĂ»t. Enfin, relier ces Ă©lĂ©ments au contexte actuel : quelle situation exige une dĂ©cision, quel lien doit mourir pour quâun autre naisse, quelle vĂ©ritĂ© intĂ©rieure rĂ©clame dâĂȘtre dite.
Les traditions spirituelles orientales rejoignent parfois ces lectures. LâĂ©nergie kundalini, souvent imaginĂ©e comme un serpent lovĂ©, reprĂ©sente la force vitale qui sâĂ©veille et monte le long de la colonne vertĂ©brale. Dans certaines expĂ©riences mĂ©ditatives, les pratiquants dĂ©crivent des sensations sinueuses, montantes, quâils associent Ă ce symbole. LĂ encore, le serpent nâest pas une entitĂ©, mais un langage pour parler dâun basculement de conscience.
Dans les formations actuelles en psychothĂ©rapie, ce type de symbolisme est Ă©tudiĂ© au mĂȘme titre que dâautres grands rĂ©cits, comme ceux du RÄmÄyaáča entre RÄma et RÄvaáča ou de la guerre divine du MahÄbhÄrata. Car tous ces textes explorent une mĂȘme trame : lâaffrontement entre lâombre et la lumiĂšre, lâĂ©chec des identitĂ©s figĂ©es, la nĂ©cessitĂ© de renaĂźtre autrement. Le serpent y joue souvent le rĂŽle de messager de lâinconscient, avertissant que lâheure de la mue a sonnĂ©.
Lâenseignement qui se dĂ©gage est net : ignorer le serpent intĂ©rieur, câest laisser le changement se faire par la crise plutĂŽt que par le choix. LâĂ©couter ne garantit pas la douceur du passage, mais offre au moins une luciditĂ© sur ce qui se transforme. Ce constat ouvre sur un autre territoire oĂč le serpent rĂšgne depuis longtemps : la mĂ©decine et lâart de guĂ©rir.
Serpent, guérison et médecine : du poison au remÚde
Peu de symboles incarnent avec autant de clartĂ© la double face du soin et du danger. Le serpent tue et sauve, parfois dans le mĂȘme geste. Son venin peut paralyser, dĂ©truire le sang, arrĂȘter le cĆur. Mais, travaillĂ©, dosĂ©, compris, il devient mĂ©dicament, antalgique, outil de recherche contre certaines affections chroniques. LâhumanitĂ© a appris, avec lui, que le remĂšde se cache souvent au cĆur de ce qui effraie.
Le bĂąton dâAsclĂ©pios, autour duquel sâenroule un serpent unique, a fini par devenir lâemblĂšme de la mĂ©decine. Il rappelle un savoir ancien : guĂ©rir consiste moins Ă Ă©radiquer quâĂ Ă©quilibrer. Le reptile y figure la force vitale que la maladie dĂ©rĂšgle et que le mĂ©decin tente de redresser. Beaucoup confondent ce symbole avec le caducĂ©e dâHermĂšs, oĂč deux serpents se font face. Mais les deux images convergent sur une mĂȘme idĂ©e : la santĂ© naĂźt de la tension maintenue entre des forces contraires, pas de la suppression dâun pĂŽle.
Les pharmacologues modernes ont poursuivi ce dialogue avec lâanimal. Des peptides issus de venins ont donnĂ© naissance Ă des traitements contre lâhypertension, les douleurs intenses, certaines pathologies auto-immunes. Chaque avancĂ©e confirme ce que les anciens mythes pressentaient : la frontiĂšre entre poison et remĂšde est une question de dose, de contexte et de conscience. Le serpent, par son venin, trace une ligne que lâhumain doit apprendre Ă ne pas franchir aveuglĂ©ment.
Ana, dans sa pratique thĂ©rapeutique, utilise cette image pour parler des Ă©motions intenses. La colĂšre, la peur, la jalousie, quand elles sont rĂ©primĂ©es, sâempoisonnent et envahissent tout. Mais reconnues, mises en mots, elles deviennent signal, Ă©nergie, mouvement. Ă ses patients, elle rĂ©sume ainsi : « Ce que vous refusez devient venin ; ce que vous regardez devient mĂ©decine. » Le serpent, ici, est plus quâun animal. Il devient pĂ©dagogue de lâĂąme.
Dans certaines traditions chamaniques, les serpents sont invoquĂ©s comme alliĂ©s de guĂ©rison. Ils sont appelĂ©s pour absorber les maux, pour renouveler lâĂ©nergie dâun malade, pour lâaider Ă laisser mourir une identitĂ© Ă©puisĂ©e. Ce langage symbolique, loin des dĂ©rives Ă©sotĂ©riques modernes, traduit surtout une intuition anthropologique : la maladie oblige Ă un remaniement profond de soi, une mue forcĂ©e. Le serpent, encore une fois, en est lâimage la plus crue.
Ă lâĂ©chelle collective, la mĂ©decine contemporaine se confronte Ă ses propres serpents : crises sanitaires, peurs vaccinales, mĂ©fiance envers la science. Le mĂȘme dilemme se rĂ©pĂšte : faire du savoir un outil de pouvoir ou un instrument de guĂ©rison partagĂ©e. Les mythes rappellent que chaque progrĂšs porte en lui la tentation de la dĂ©mesure, comme les rĂ©cits de chutes et de chĂątiments le montrent dans dâautres contextes, par exemple dans des analyses consacrĂ©es aux royaumes des morts comme celui de Hel et son royaume des morts.
Le serpent mĂ©dical enseigne ceci : le temps finit toujours par juger si un remĂšde Ă©tait sagesse ou hubris. Entre poison et Ă©lixir, seule la mĂ©moire des effets rĂ©els tranche. Cette mĂ©moire se transmet aussi par lâart, oĂč le serpent occupe une place persistante.
Héritages modernes : art, culture, mode et réappropriations du serpent
Le serpent nâa pas quittĂ© la scĂšne avec les anciens temples. Il sâest simplement dĂ©placĂ©. On le retrouve sur les façades, dans les peintures, les romans, les films, jusquâaux bijoux portĂ©s au quotidien. Chaque reprise actualise la vieille question : quâest-ce que lâhumain cherche Ă dire de lui-mĂȘme en se parant de ce symbole ?
Dans lâart, sa prĂ©sence est constante. Des fresques antiques aux tableaux religieux, il serpente au pied des scĂšnes de tentation, de jugement, de guĂ©rison. Dans les cathĂ©drales, il se cache sous les pieds des saints ou sâenroule autour de colonnes, rappel discret dâun danger maĂźtrisĂ© ou dâun savoir enfoui. Les artistes modernes le rĂ©interprĂštent en figure de marginalitĂ©, de dĂ©sir, de pouvoir fĂ©minin, de rĂ©silience aprĂšs trauma. Le corps serpent devient mĂ©taphore des identitĂ©s qui refusent la ligne droite imposĂ©e.
La littĂ©rature et le cinĂ©ma ont, eux aussi, remodelĂ© ce mythe. Des rĂ©cits fantastiques aux sagas hĂ©roĂŻques, on retrouve des serpents gĂ©ants gardant des portes, des trĂ©sors, des savoirs interdits. Ces crĂ©atures prolongent lâidĂ©e ancienne du serpent comme gardien du seuil. Celui qui veut passer doit prouver quâil est prĂȘt Ă affronter ce que le trĂ©sor quâil convoite va rĂ©vĂ©ler de lui-mĂȘme. La forme varie, la fonction demeure.
Dans la mode et la bijouterie, le retour du serpent est flagrant. Bagues enroulĂ©es, colliers sinueux, bracelets spiralĂ©s : ces objets reprennent la forme dâun corps qui entoure, serre, protĂšge. Historiquement, les Ăgyptiens, les Grecs, les Romains utilisaient dĂ©jĂ ce motif pour signifier puissance, protection, charme. Au XIXe siĂšcle, une souveraine comme la reine Victoria remit Ă la mode les bijoux serpent, les chargeant de symboliques amoureuses et de fidĂ©litĂ© Ă©ternelle.
Pour ceux qui les portent aujourdâhui, ces piĂšces deviennent talismans de parcours de vie. Une personne sortant dâune relation destructrice choisira un anneau serpent pour marquer sa renaissance. Un autre, engagĂ© dans une reconversion profonde, optera pour un collier serpent comme rappel quotidien de sa mue en cours. Le bijou transforme le symbole en promesse intime, discrĂšte mais constante.
Cette rĂ©appropriation moderne nâefface pas les anciennes couches mythiques. Elle les rĂ©organise. Le serpent nâest plus seulement diabolique ; il devient alliĂ© dans le combat contre lâinertie, lâoubli de soi, la soumission Ă des rĂŽles usĂ©s. Dans un monde oĂč les anciens dieux laissent la place Ă dâautres puissances â argent, technologie, cĂ©lĂ©britĂ© â le serpent rappelle que les nouveaux cultes ne valent pas mieux que les anciens si la transformation quâils promettent nâest quâun dĂ©cor. Sur ce point, il dialogue silencieusement avec dâautres figures de la modernitĂ© mythifiĂ©e, quâelles soient guerriĂšres, comme les hĂ©ros vikings relus dans les analyses sur Ragnar Lothbrok, ou plus sombres, comme certaines crĂ©atures festives Ă©tudiĂ©es Ă travers des figures telles que Krampus.
Ce que lâart, la mode et la culture populaire rappellent, sans le dire, est simple : le serpent mythique ne disparaĂźt pas. Il change de support, de style, de discours. Il continue de parler de ce que lâhumain tente de rĂ©soudre depuis ses premiĂšres nuits sous les Ă©toiles : comment traverser le temps sans se trahir, comment se dĂ©pouiller sans se perdre, comment renaĂźtre sans se raconter dâhistoires.
Pourquoi le serpent est-il associé à la transformation et à la renaissance ?
Parce que sa mue rend visible ce que les humains vivent intĂ©rieurement : un ancien Ă©tat doit mourir pour quâun nouveau puisse naĂźtre. En se dĂ©barrassant rĂ©guliĂšrement de sa peau, le serpent incarne lâidĂ©e de renouveau permanent, quâil sâagisse de changement psychologique, spirituel ou social. Les mythes, la psychologie analytique et la symbolique religieuse convergent sur ce point : le serpent apparaĂźt dĂšs quâun seuil doit ĂȘtre franchi.
Comment interprĂ©ter un rĂȘve de serpent sans tomber dans la superstition ?
Lâanalyse passe dâabord par lâobservation des dĂ©tails : attitude du serpent, distance, couleurs, Ă©motions ressenties. Ensuite, il faut relier ce rĂȘve Ă votre situation actuelle : quels changements sont en cours, quelles peurs ou dĂ©sirs sont refoulĂ©s, quelle part de vous rĂ©clame une mue. Le serpent nâannonce pas un destin extĂ©rieur figĂ© ; il reflĂšte surtout lâĂ©tat de votre inconscient face au changement.
Le serpent est-il un symbole positif ou négatif ?
Ni lâun ni lâautre par nature. Dans certaines traditions, il est tentateur ou destructeur ; dans dâautres, protecteur ou guĂ©risseur. Cette dualitĂ© fait prĂ©cisĂ©ment sa force : le serpent incarne la tension entre poison et remĂšde, chute et Ă©lĂ©vation. Sa valeur dĂ©pend du contexte oĂč il apparaĂźt et de la maniĂšre dont lâindividu ou la sociĂ©tĂ© gĂšre le changement quâil symbolise.
Pourquoi le serpent est-il lié à la médecine et à la guérison ?
Historiquement, son venin a Ă©tĂ© vu comme une force Ă double tranchant, capable de tuer mais aussi de soigner. Des symboles comme le bĂąton dâAsclĂ©pios ou le caducĂ©e rappellent cette ambivalence : guĂ©rir consiste Ă trouver lâĂ©quilibre entre forces opposĂ©es. Aujourdâhui encore, des recherches pharmaceutiques utilisent des composants de venins pour Ă©laborer des mĂ©dicaments, prolongeant cette intuition ancienne.
Que signifie porter un bijou en forme de serpent ?
Pour beaucoup, câest une maniĂšre de sâapproprier consciemment le symbole : affirmer une transformation en cours, marquer une renaissance aprĂšs une Ă©preuve, revendiquer une force intĂ©rieure discrĂšte mais tenace. Historiquement associĂ© Ă la protection, au pouvoir ou Ă la sagesse, le serpent en bijou devient un rappel personnel de la capacitĂ© Ă changer de peau sans perdre son essence.

