Les anciens n’avaient pas de séries, pas de réseaux sociaux, pas de théories du développement personnel. Ils avaient des épopées. Dans le monde indien, le Ramayana est plus qu’un récit : c’est un miroir tendu à la manière dont une société pense la justice, le pouvoir et la violence. La lutte de Rama contre le démon Ravana ne raconte pas seulement la victoire d’un prince vertueux sur un tyran monstrueux. Elle expose une tension plus profonde : comment rester fidèle à un ordre juste quand les règles sont déjà corrompues, quand les serments deviennent des chaînes et que la loyauté se retourne contre les innocents.
Face au roi démon de Lanka, l’épopée assemble tout un théâtre d’archétypes : le roi légitime exilé, l’épouse capturée, le frère fidèle, l’allié trahi, l’ennemi brillant mais dévoré par son égo. Au centre, une question que les mortels évitent souvent : que devient le devoir quand le mal se présente sous le masque du droit ? La guerre de Rama contre Ravana ne surgit pas du néant. Elle commence par des vœux mal donnés, des faveurs divines mal pensées, des choix politiques dictés par la peur. C’est ce lent enchaînement qui, encore aujourd’hui, parle à des sociétés qui croient progresser alors qu’elles rejouent les mêmes erreurs avec d’autres drapeaux.
En bref
- Rama n’est pas un simple héros : il est l’avatar de Vishnu chargé de rétablir un ordre cosmique que les dieux eux-mêmes ont contribué à fragiliser en accordant à Ravana un pouvoir presque intouchable.
- Ravana n’est pas seulement un monstre aux dix têtes : c’est un ascète puissant, lettré, dévoyé par son orgueil, qui symbolise les formes modernes de pouvoir sans limites.
- L’enlèvement de Sita n’est pas une péripétie romantique : c’est l’élément déclencheur qui force Rama à sortir de la passivité rituelle pour entrer dans une guerre totale contre les forces du désordre.
- Les singes, les ours et les ascètes ne sont pas des figurants : ils révèlent l’idée que la justice ne se restaure jamais seul, mais à travers des alliances improbables entre nobles, marginaux et créatures liminaires.
- La mort de Ravana et le sacre de Rama ne sont pas une fin heureuse : ils rappellent que toute victoire est fragile, surveillée par le temps, et que même un règne idéal reste une parenthèse dans le cycle création–destruction.
Le Ramayana et la naissance de la lutte entre Rama et Ravana
Chaque conflit commence bien avant la première flèche tirée. Dans le Ramayana, la guerre entre Rama et Ravana prend racine dans une scène presque silencieuse : des dieux impuissants devant leurs propres choix. Le démon de Lanka, après des pénitences interminables, a obtenu d’être immunisé contre les attaques des dieux. Le pouvoir divin a donc fabriqué sa propre limite. Pour échapper à ce piège, Vishnu, étendu sur le serpent d’éternité Shesha, est supplié par les dieux et les rishi de corriger cette erreur. Il ne descendra pas comme un foudre céleste mais sous forme humaine, à travers la naissance d’un prince.
Ce choix est fondamental. En acceptant de s’incarner dans un fils du roi Dasharatha, Vishnu accepte aussi la lenteur, la vulnérabilité, les contraintes de la condition humaine. La lutte contre Ravana ne sera pas un éclair de toute-puissance, mais une succession d’épreuves, de malentendus, de serments et d’exils. Les autres dieux, pour l’assister, prendront corps sous la forme de singes, peuple liminal, ni vraiment humain ni vraiment animal. La victoire sur le démon ne sera donc pas un triomphe solitaire mais une œuvre collective, où même les figures les plus marginales portent une part du plan cosmique.
La naissance de Rama s’inscrit déjà dans cette logique. Dasharatha, roi d’Ayodhya, sans héritier, obtient d’un rishi une préparation rituelle à partager entre ses épouses. De ce rite naîtront quatre fils : Rama et Bharata, puis les jumeaux Lakshmana et Shatrughna. La lignée royale est ainsi reconstituée non par conquête, mais par la médiation d’un ascète. Le pouvoir politique dépend d’un acte de renoncement, d’un sage extérieur au palais. Dès l’origine, le Ramayana rappelle que les trônes ne tiennent pas sans une armature invisible faite de rites, de vœux et de disciplines que les puissants feignent souvent d’oublier.
Face à ce futur champion, Ravana apparaît comme une symétrie inversée. Roi-démon de Lanka, maître de la magie d’illusion (maya), il n’est pas un simple barbare. C’est un ascète dévoyé, un dévot qui a tourné ses pouvoirs spirituels vers la domination. Il a obtenu des faveurs divines, non pour protéger un peuple, mais pour installer un règne de peur. Son immunité contre les dieux est une faille dans l’ordre cosmique : un être peut devenir si puissant qu’aucune instance supérieure ne peut plus le juger. Cette situation n’appartient pas qu’aux temps anciens. Elle résonne avec tous ces systèmes où l’on crée des pouvoirs sans contre-pouvoir, qu’ils soient politiques, financiers ou technologiques.
La lutte entre Rama et Ravana naît donc d’une triple tension. D’abord, les dieux refusent de se salir directement les mains et délèguent la tâche à une incarnation humaine. Ensuite, le mauvais usage de l’ascèse par Ravana montre qu’aucune discipline n’est neutre : l’effort peut nourrir la sagesse ou l’orgueil. Enfin, le royaume d’Ayodhya, en proie aux jeux de jalousies de cour, va condamner son propre héritier à l’exil au moment où le monde aurait besoin de lui sur le trône. Le conflit à venir n’est pas un simple affrontement bien/mal ; c’est une collision entre des systèmes qui ont tous accepté un peu de compromission.
Dans cette perspective, la lutte n’est pas encore une guerre ; elle est un destin en marche, patiemment construit par des choix que les hommes et les dieux croyaient sans conséquences.

Rama, Sita, Lakshmana : exil, serments et faille ouverte pour Ravana
La confrontation directe entre Rama et Ravana ne peut exister sans une faille. Cette brèche, c’est l’exil. Au moment où Dasharatha s’apprête à désigner Rama comme héritier, une promesse ancienne se retourne contre lui. Kaikeyi, épouse favorite, réclame ses deux faveurs dûment gagnées : l’exil de Rama pour quatorze ans et le trône pour son fils Bharata. Aucun dieu n’intervient. Le piège n’est pas magique, il est légal. L’ordre royal se dévore lui-même au nom de la fidélité à la parole donnée.
Rama accepte sans marchander. Il part vers la forêt de Dandaka avec Sita et Lakshmana. Le pouvoir est abandonné à Ayodhya, mais l’autorité morale quitte aussi la cité. L’ermitage sur la montagne Chitrakuta devient un substitut de royaume : un espace restreint où règneraient encore justice, sobriété, respect des ascètes et des animaux. Autour de cette cellule retirée, la forêt grouille de rakshasa, de pénitents menacés, de forces violentes qui testent en permanence la capacité de Rama à protéger les plus vulnérables.
Dans la ville, le roi Dasharatha meurt de chagrin. L’exil de Rama montre ici une loi dure : une décision juste sur le papier peut être fatale dans ses effets. Kaikeyi gagne un trône pour son fils, mais perd son mari, déshonore son nom, et met en péril l’équilibre du royaume. Bharata, lui, refuse le pouvoir acquis par cette manœuvre. Il part avec l’armée à la recherche de Rama pour lui rendre la couronne. Mais l’avatar de Vishnu ne rompt pas son vœu. Il confie seulement ses sandales royales, paduka, à son frère. Elles règneront en son nom, posées sur le trône. La scène est capitale : elle signifie qu’un symbole peut gouverner là où le corps est absent, comme aujourd’hui des constitutions ou des chartes prétendent incarner un pouvoir juste, alors même que les figures humaines se dérobent.
C’est au cœur de cette situation instable que la déchirure se produit. Dans la forêt, la rakshasi Surpanakha, sœur de Ravana, vient troubler le fragile équilibre de l’ermitage. Éprise de Rama, elle menace Sita. Lakshmana la repousse et la mutile, lui coupant nez et oreilles. Ce geste déclenche une chaîne de représailles. Blessée, humiliée, Surpanakha va convaincre ses cousins rakshasa d’attaquer. Ils tombent, vaincus par Rama. Alors, la nouvelle remonte jusqu’à Lanka : un prince en exil, capable d’anéantir des démons puissants, vit dans la forêt avec une épouse d’une grande beauté.
Ravana, jusqu’ici occupé à ses propres ambitions, découvre dans ce triangle Rama–Sita–Lakshmana une opportunité. D’un côté, un rival à éliminer ; de l’autre, un désir à satisfaire, nourri par le récit de la beauté de Sita. Son projet d’enlèvement ne naît pas d’un coup de folie, mais d’un calcul : frapper l’ennemi là où il est le plus vulnérable, non sur le champ de bataille, mais dans l’intime. Combien de conflits, en 2025, ne commencent-ils pas de la même manière, par une attaque ciblant moins les armées que les symboles, les populations, les figures chères à l’adversaire ?
L’exil, censé être un retrait, devient alors un théâtre de guerre différée. La promesse de quatorze ans, acceptée au nom du devoir, a ouvert une brèche dans laquelle Ravana va s’engouffrer. La morale est simple, implacable : quand un ordre politique sacralise des serments sans en mesurer les conséquences, il construit lui-même la scène de sa future défaite.
Ravana, Maricha et le rapt de Sita : la guerre par l’illusion
La force brute ne suffit jamais à renverser un protecteur juste. Pour atteindre Sita, Ravana a besoin d’une arme plus subtile : la maya, le pouvoir d’illusion. Il se rend auprès de Maricha, un géant qui pratique des pénitences mais dont le passé trouble l’a déjà mis sur la route de Rama. Maricha sait que se confronter à ce prince revient à courir à la mort. Il tente de dissuader Ravana, l’avertit de la puissance de son adversaire. Mais les tyrans n’écoutent pas les mises en garde ; ils confondent le conseil avec l’insulte.
Pourtant, Maricha finit par céder. Transformé en cerf d’or étincelant, il s’avance près de l’ermitage. Sita, fascinée, demande à Rama de le capturer. Le prince poursuit l’animal dans la forêt. Avant de mourir, touché par la flèche divine, Maricha imite la voix de Rama appelant à l’aide. Lakshmana, sachant qu’un tel cri ne peut venir de son frère, hésite, mais cède finalement aux supplications de Sita paniquée. En franchissant la limite protectrice tracée autour de l’ermitage, il laisse Sita seule face au véritable piège.
C’est alors que Ravana se présente sous son masque préféré : celui du renonçant, du saint homme, mendiant d’apparence, bâton de pèlerin et pot à eau à la main. Sita, élevée dans une culture qui sacralise l’hospitalité envers les ascètes, l’accueille. Ce que l’épopée montre ici avec brutalité, c’est que le mal ne se manifeste pas d’abord sous une forme effrayante. Il parle le langage des valeurs les plus hautes. Il demande un peu d’eau, un peu d’attention. Puis il dévoile ses exigences véritables : la convoitise, la possession, l’enlèvement.
Lorsque Ravana abandonne enfin le masque, il reprend sa forme monstrueuse, mais n’ose pas toucher directement Sita. Il la fait emporter sur un fragment de terre, comme si même le démon devait respecter, à sa manière, une certaine limite autour de cette figure de pureté. La scène souligne que, même capturée, elle n’est jamais totalement profanée. Elle reste, pour Rama, pour les dieux, pour l’ordre du monde, un foyer de sens inviolable.
Pendant ce temps, loin de l’ermitage, Rama et Lakshmana découvrent le lieu du rapt. Les traces, les cris des animaux, la désolation du décor composent une sorte de scène de crime archaïque. La première enquête du prince commence. L’épopée ne se contente pas de raconter un enlèvement ; elle décrit la naissance d’une quête. Sabari, vieille ascète, guide alors Rama vers la prochaine étape : traverser la rivière Pampa, atteindre la montagne Rishyamuka où se trouve Sugriva, le roi des singes. L’illusion a arraché Sita, mais elle a aussi forcé Rama à entrer dans un réseau d’alliances plus vaste. Ainsi, le mal provoque sa propre riposte en obligeant le héros à dépasser ses limites initiales.
Dans cette séquence, tout est révélateur. Le détour par l’illusion montre que le mal n’attaque pas frontalement un ordre juste ; il exploite ses faiblesses : compassion mal informée, confiance aveugle, attachment émotif. Les sociétés modernes connaissent bien ces failles, à travers la manipulation de l’image, des récits médiatiques, des fausses informations. Ravana, maître de maya, n’est pas si loin de ces procédés. La différence est que, dans le Ramayana, la manipulation conduit inévitablement à la confrontation directe. L’illusion, tôt ou tard, se paye sur le champ de bataille.
Le rapt de Sita est plus qu’un déclencheur narratif. Il est la preuve que la violence la plus radicale commence souvent par un mensonge bien joué et une confiance exploitée. Ceux qui ferment les yeux sur cette mécanique la rejoueront à l’infini.
Hanuman, Sugriva et l’armée des singes : alliances improbables contre Ravana
Aucun roi, même juste, ne gagne seul. La recherche de Sita conduit Rama et Lakshmana vers un monde en marge des royaumes humains : celui des singes. Sur le mont Rishyamuka vit Sugriva, roi légitime détrôné par son frère Vali. La rencontre avec ce prince animal n’est pas un hasard poétique. Elle montre que la justice abandonnée par les hommes survit parfois dans des territoires liminaires, à la frontière entre culture et nature.
C’est Hanuman, ministre de Sugriva, qui établit le lien. Il porte Rama sur ses épaules pour l’amener devant son maître. La scène inverse les hiérarchies habituelles : un être à l’apparence animale devient le véhicule de l’avatar divin. Autour d’un feu, Sugriva et Rama concluent un pacte clair. Le prince d’Ayodhya promet de tuer Vali et de rendre le royaume à Sugriva. En échange, les singes l’aideront à retrouver Sita. Pour prouver sa force, Rama envoie un buffle à une distance inouïe d’un simple coup de pied, puis transperce de sa flèche sept palmiers alignés. La démonstration n’est pas qu’un exploit guerrier. Elle établit la confiance par des actes, non par des paroles grandiloquentes.
Vali, le frère usurpateur, finira vaincu. Son corps brûlé, Sugriva monte sur le trône de Kishkindha avec l’appui de Rama. La justice ici n’est pas celle d’une élection ni d’un droit abstrait, mais d’un rééquilibrage. Un trône revient à celui qui en avait la légitimité première. En contrepartie, les singes deviennent une armée dévouée. Cette alliance entre un prince humain et des créatures animales dit quelque chose de plus large : pour contrer un pouvoir dévoyé comme celui de Ravana, il faut accepter de travailler avec ce que l’ordre officiel a relégué à la périphérie.
La recherche de Sita se précise grâce à un autre intermédiaire : l’oiseau Sampati, frère du vautour Jatayu, mort en tentant de sauver Sita lors de son enlèvement. Modifier la mémoire d’un être blessé, écouter ceux que la violence a déjà frappés, devient une source d’information décisive. Sampati révèle où se trouve Sita, à Lanka. Hanuman, alors, accomplit l’un des gestes les plus célèbres du Ramayana : d’un saut unique, il franchit la mer, traverse même le corps d’une rakshasi qui l’engloutit et le recrache.
Ce passage n’est pas une simple prouesse. Il traduit symboliquement l’idée suivante : pour atteindre le cœur du royaume du mal, il faut traverser ses entrailles, comprendre ses mécanismes, survivre à ses pièges. Arrivé à Lanka, Hanuman observe. Il voit Ravana dans son palais, Sita captive dans un jardin gardé par des démons, et se cache dans un arbre pour mieux appréhender la situation. Avant la guerre, l’épopée insiste sur la reconnaissance, l’observation, l’analyse. Aucune attaque juste n’est lancée dans l’aveuglement.
De retour auprès de Rama, les singes se mettent à l’ouvrage. Sous la direction de Nala, héritier des talents d’architecte de Vishvakarman, ils construisent une digue de terre et de pierres pour franchir la mer vers Lanka à pied sec. Des ours les aident. Des mottes de terre passent de tête en tête, portées par des corps modestes mais innombrables. La victoire future de Rama repose ici sur une vérité qui ne change pas : un pont vers la justice se bâtit par une multitude de gestes répétitifs, insignifiants pris isolément, mais décisifs ensemble.
Pour éclairer ces dynamiques, il est utile de comparer les figures en présence dans cette lutte.
| Figure | Rôle dans la lutte Rama–Ravana | Symbole majeur |
|---|---|---|
| Rama | Avatar de Vishnu, chef de l’expédition contre Lanka, garant de l’ordre juste. | Devoir, souveraineté légitime, limite imposée au pouvoir. |
| Sita | Épouse enlevée, raison officielle de la guerre, cœur moral du récit. | Pureté, fidélité, dignité inaltérable malgré la captivité. |
| Ravana | Roi-démon de Lanka, ravisseur de Sita, adversaire central. | Pouvoir sans frein, orgueil spirituel dévoyé, illusion. |
| Hanuman | Commandant des singes, éclaireur, sauveur de Rama et Lakshmana. | Dévotion active, courage, intelligence tactique. |
| Sugriva | Roi des singes restauré par Rama, allié clé de l’expédition. | Alliance, légitimité retrouvée, solidarité des exilés. |
| Nala | Architecte de la digue entre le continent et Lanka. | Technique mise au service de la justice, ouvrage collectif. |
Ces figures révèlent une constante : la victoire de Rama n’est pas celle d’un surhomme isolé, mais d’un réseau de loyautés, d’intelligences et de corps qui acceptent de se mettre au service d’une cause plus grande qu’eux. Dans un monde qui glorifie l’individu tout-puissant, le Ramayana rappelle que le héros qui refuse l’alliance finit toujours par perdre.
La guerre finale contre Ravana et le règne de Rama : jugement du temps
Une fois la digue achevée, la confrontation ne peut plus être différée. L’armée des singes et des ours, conduite par Rama et Hanuman, atteint Lanka. Avant de lancer l’assaut, le prince tente encore une dernière voie : la conciliation. Il envoie le singe Angada comme émissaire auprès de Ravana. En théorie, la guerre pourrait être évitée si le roi-démon rendait Sita et reconnaissait sa faute. En pratique, les tyrans ne cèdent presque jamais avant la défaite. Angada est menacé, agressé, mais se dégage en montrant sa force. La négociation échoue ; la bataille devient inévitable.
Le siège de Lanka est brutal. Les remparts sont défendus par une armée de rakshasa, soutenue par des armes magiques, des chars et des canons dans certaines représentations tardives, comme pour rappeler que la technologie se range toujours du côté de celui qui la finance, non de celui qui a raison. Au cœur de ce tumulte, surgit une figure colossale : Kumbhakarna, frère géant de Ravana, réveillé de son sommeil forcé pour défendre la cité. Il n’est pas un simple monstre ; il montre la part de grandeur tragique qui subsiste même chez les alliés du mal.
Kumbhakarna est attaqué de toutes parts. Sugriva arrache sa couronne, Hanuman lui lie les jambes, les singes le mordent, le harcèlent, l’épuisent. Finalement, Rama, juché sur Hanuman, lui tranche la tête. Là encore, l’image est forte : le prince juste ne triomphe pas par un duel d’honneur traditionnel, mais grâce à la coopération d’une armée hybride. Peu après, alors que la lutte avec Ravana s’intensifie, Rama et Lakshmana sont gravement blessés, transpercés de flèches.
À cet instant, tout pourrait basculer. Mais encore une fois, l’épopée ne laisse pas la victoire dépendre d’un seul homme. Le roi des ours, Jambavan, ordonne à Hanuman de se rendre dans l’Himalaya pour chercher quatre plantes médicinales capables de guérir les héros. Incapable de les identifier précisément, Hanuman arrache une portion entière de montagne et la rapporte. Les herbes soignent Rama et Lakshmana. Ce geste rappelle que, quand la précision manque, la dévotion et l’excès de zèle, orientés vers le bien, peuvent malgré tout sauver la situation.
Pour le combat décisif, le dieu Indra envoie à Rama son propre char. L’affrontement avec Ravana prend alors une dimension cosmique. Ce n’est plus seulement un prince contre un roi-démon, mais un avatar divin, assisté par les forces célestes, contre une créature qui a poussé l’ascèse jusqu’à devenir une menace pour l’ordre des mondes. La flèche brahmastra, arme suprême, finit par transpercer Ravana. Le démon tombe, non comme un simple criminel exécuté, mais comme une aberration du temps réintégrée dans la loi générale : tout pouvoir sans limite doit être ramené au néant.
Après la chute du tyran, son frère Vibhishana, qui avait choisi de se ranger du côté de Rama, est placé sur le trône de Lanka. La justice, ici, n’exige pas l’anéantissement complet de la lignée ennemie. Elle distingue celui qui a persisté dans la démesure et celui qui, au sein du même clan, a su reconnaître la faute et changer de camp. Le Ramayana envoie ainsi un message rare : on peut être né dans la maison du mal et pourtant choisir de s’aligner sur l’ordre juste. Les héritages ne sont pas des condamnations définitives.
Rama, Sita et Lakshmana reprennent alors la route d’Ayodhya. Sur le chemin, le rishi Bharadvaja confirme au prince qu’il a accompli sa mission : tuer Ravana et débarrasser la terre des géants rakshasa. De retour dans sa cité, Rama est sacré. Sur son trône, il est entouré de toute une cour composite : frères, singes, rishi, femmes, alliés venus d’anciens royaumes hostiles. Hanuman masse ses pieds, Bharata tient le parasol, Lakshmana et Shatrughna l’éventent avec des chauri. L’image n’est pas qu’un tableau de gloire ; elle expose la structure d’un pouvoir légitime : un centre qui règne, des proches qui servent, des anciens ennemis réintégrés, des êtres marginaux honorés au cœur même de la cité.
L’épopée affirme que Rama règne pendant vingt mille ans, apportant justice et équité. Ce nombre n’a pas à être lu comme une donnée chronologique, mais comme un verdict symbolique : un pouvoir fondé sur le devoir, nourri par des alliances loyales, contrôlé par une conscience morale aiguë, peut durer en apparence une éternité. Mais le temps finit toujours par trancher. Les sociétés qui, en 2025, brandissent encore le nom de Rama lors de fêtes comme Dussehra, où l’on brûle des effigies de Ravana, répètent un geste ancien : condamner le tyran sur scène pour mieux ignorer les tyrannies réelles hors du théâtre.
Le Ramayana, dans cette lutte entre Rama et Ravana, ne raconte pas un passé révolu. Il offre un barème. Chaque époque peut s’y mesurer : où se situe-t-elle entre l’avatar du devoir et le roi de l’illusion ? Le temps, lui, ne prend pas parti ; il enregistre. Mais à travers des mythes comme celui-ci, il laisse des repères clairs à ceux qui ont encore le courage de regarder dans le miroir.
Pourquoi Rama doit-il combattre Ravana et non les dieux eux-mĂŞmes ?
Ravana a obtenu, par de longues pénitences, qu’aucun dieu ne puisse le détruire. Pour contourner cette protection, Vishnu choisit de s’incarner en Rama, un être humain, et de mener la lutte depuis le monde des mortels. La guerre contre Ravana montre ainsi que le désordre né des faveurs divines mal accordées doit être corrigé à travers l’expérience humaine, avec ses limites et ses choix.
En quoi Ravana est-il plus complexe qu’un simple démon maléfique ?
Ravana est un roi puissant, lettré, grand ascète, mais consumé par l’orgueil et le désir de domination. Il respecte certains codes, protège parfois ses sujets, mais refuse toute limite à son pouvoir. Cette ambiguïté en fait une figure proche des tyrans modernes : capables de culture et d’intelligence, mais incapables d’accepter une loi supérieure à leur propre volonté.
Quel est le rôle réel de Hanuman dans la lutte contre Ravana ?
Hanuman n’est pas seulement un guerrier. Il est éclaireur, messager, sauveur et stratège. Il découvre où est retenue Sita, met Lanka à feu, sauve Rama et Lakshmana grâce aux plantes médicinales de l’Himalaya, et sert de monture au prince dans ses combats. Il incarne la force de la dévotion lucide : un engagement total, mais toujours orienté par l’intelligence et la juste évaluation des situations.
Pourquoi la construction de la digue vers Lanka est-elle si souvent mise en avant ?
La digue construite par Nala et l’armée des singes illustre l’idée que la justice a besoin d’ouvrages collectifs, patients, techniques. Ce n’est pas un miracle soudain qui relie le continent à Lanka, mais des milliers de gestes coordonnés. Aujourd’hui encore, cette image sert de métaphore à tout projet qui vise à réparer une injustice systémique : un pont ne se bâtit jamais seul, ni en un seul jour.
Que signifie le règne de vingt mille ans attribué à Rama ?
Ce chiffre n’est pas une donnée historique mais un symbole. Il indique qu’un règne aligné sur le dharma, le devoir juste, paraît durer infiniment aux yeux de ceux qui en bénéficient. Il marque aussi l’idée que le modèle de Rama reste une référence intemporelle pour juger les pouvoirs politiques : plus un pouvoir s’en éloigne, plus il se rapproche, tôt ou tard, du destin de Ravana.

