Avant les dieux, avant les hommes, il y eut le vide. Un gouffre sans forme ni contour, que les civilisations anciennes ont nommé tantôt Chaos, tantôt abîme, tantôt eaux primordiales. Ce n’était pas un simple désordre, mais un état antérieur à toute distinction, où lumière et ténèbres, ciel et terre, vie et mort n’étaient pas encore séparés. Les récits cosmogoniques de la Méditerranée, du Proche-Orient ou du Nord de l’Europe convergent : le monde surgit d’un vide sacré, d’une béance qui porte en elle la promesse de l’ordre. Ce point de départ n’est pas décoratif, il révèle ce que les peuples redoutaient le plus : non pas la mort, mais l’absence totale de forme et de sens.
Ce vide originel n’est pas seulement une affaire de théologie ou de poésie. Il structure encore les imaginaires contemporains, des modèles cosmologiques aux fictions apocalyptiques. Lorsque les textes bibliques décrivent une terre “vide et vague”, lorsque la Grèce antique évoque le Chaos comme une ouverture béante, lorsque d’autres traditions parlent d’un océan noir flottant sous le souffle d’un dieu, elles tentent de dire la même chose : avant la création, il n’y a pas rien, il y a une potentialité. En questionnant ce chaos avant la création, ces anciens mondes ont posé une question que la modernité se contente trop souvent d’habiller de chiffres : pourquoi y a‑t‑il quelque chose plutôt que rien, et que signifie l’apparition de l’ordre dans un univers voué à retourner à l’entropie ?
- Le chaos primordial n’est pas un désordre banal, mais un état de vacuité fertile d’où jaillissent dieux, matière et lois.
- Les mythes grecs, bibliques, égyptiens ou nordiques décrivent tous un vide sacré avant l’organisation du cosmos.
- Ce passage du chaos à l’ordre révèle les peurs fondatrices des peuples : dissolution, oubli, perte de forme.
- Dans ces récits, la lumière, le firmament, la mer et la terre sont des actes de séparation, non de simple fabrication.
- Les imaginaires modernes – science-fiction, discours scientifiques vulgarisés – réactivent ces mêmes schémas cosmogoniques, sous d’autres noms.
Chaos grec et abîme biblique : deux visages du vide sacré avant la création
Les traditions grecque et biblique ne racontent pas la même histoire, mais elles se rejoignent sur un point irréductible : au commencement, l’univers n’est pas organisé. La Grèce ancienne parle de Chaos, une profondeur béante, un écart dans l’être. Le premier vers de certaines cosmogonies grecques pose cet abîme avant la Terre (Gaïa), le Ciel (Ouranos), la Nuit (Nyx) ou la Lumière du jour. Chaos est présenté comme une ouverture, une faille d’où émergent d’autres puissances. Il ne s’agit ni d’un dieu classique, ni d’un démon, mais d’un état du réel qui précède toute forme.
À côté, le récit biblique insiste sur une terre informe, plongée dans les ténèbres, recouverte par les eaux profondes. La surface est agitée par un souffle divin qui plane, sans encore organiser ce qui se trouve là . La formule “vide et vague” traduit cette indétermination initiale. Puis vient l’acte décisif : une parole sépare la lumière et la nuit, puis les eaux du haut et celles du bas, puis la mer et la terre ferme. L’ordre ne tombe pas du ciel, il s’impose en découpant ce qui était confondu.
Ce jeu de séparation est capital. Dans la cosmogonie grecque, Gaïa donne naissance au Ciel et à la Mer, dessinant un monde à trois niveaux : Terre en dessous, Ciel au-dessus, Océan tout autour. Le Chaos n’est pas effacé, il devient un fond invisible, une antériorité silencieuse. De même, dans le texte biblique, les eaux d’en bas ne disparaissent pas, elles sont retenues, contenues, encadrées. Par la suite, ces masses aquatiques deviendront la scène de catastrophes, de déluge, de purifications, comme le rappellent nombre de récits que l’on peut relire à travers l’angle de l’eau dans les mythes et les rites de purification.
Ce qui différencie profondément ces deux visions tient à la personnalisation de l’agent créateur. La Bible montre un Dieu qui parle, voit, évalue, bénit, se repose. La Grèce antique, elle, laisse le Chaos dans une zone abstraite, sans culte ni temple, tandis que les forces structurantes – Gaïa, Ouranos, les dieux olympiens – reçoivent visages, passions et conflits. L’Occident héritera de cette tension : d’un côté une création voulue par une volonté unique, de l’autre une émergence progressive à partir de principes impersonnels.
Les étapes de la création biblique – lumière, firmament, continents, végétation, astres, animaux, humains – s’ordonnent comme une montée vers la complexité. Chaque jour ajoute une strate, chaque appel divin transforme un chaos localisé en domaine fonctionnel. La séparation de la lumière et des ténèbres, puis l’installation des “grands luminaires” que sont le soleil et la lune, participent à ce mouvement. On retrouve ici des questions analysées ailleurs, notamment dans l’étude des symboles solaires et lunaires comme lumières divines.
Dans les deux cas, le vide sacré n’est pas une impasse, mais un seuil. Il est ce contre quoi l’ordre se définit, et ce vers quoi il peut toujours retomber. C’est pourquoi les mythes de création ne sont jamais de simples récits d’origine : ils sont des avertissements permanents, rappelant que sous l’apparence du cosmos, le chaos demeure possible.

Du vide à la forme : le rôle des séparations cosmiques
Les anciens ne décrivent pas la création comme un bricolage de matières premières, mais comme une série de séparations décisives. Séparer lumière et ténèbres, ciel et eaux, mer et terre, vivant et inerte : ce geste fondateur définit ce qui peut exister et ce qui reste au bord du néant. Cette logique se retrouve chez les Grecs comme dans les textes bibliques. Quand Gaïa, Ouranos et Pontos forment l’ossature du monde, ils figent des frontières qui n’existaient pas encore. Quand le firmament s’étend “au milieu des eaux” pour établir un ciel, il découpe l’univers en zones distinctes.
Ces séparations ne sont pas qu’un décor cosmique ; elles ont une portée morale et politique. Dans bien des sociétés anciennes, l’ordre du monde sert de matrice à l’ordre social. Ce qui est “en haut” ou “en bas”, “pur” ou “impur”, “dedans” ou “dehors” trouve son modèle dans la structuration initiale du cosmos. La peur du retour au chaos prend alors la forme d’angoisses sociales : guerre civile, effondrement des lois, mélange des frontières. Quand des récits évoquent des mers qui débordent ou des ciels qui s’effondrent, ils ne parlent pas seulement de catastrophes naturelles, mais de désordres symboliques.
Les modernes n’échappent pas à ces images, même s’ils les recouvrent d’un vocabulaire scientifique. L’idée d’un “big bang” suivi d’une expansion ordonnée, puis d’une possible “mort thermique” de l’univers, n’est pas si éloignée du motif ancien : émergence de la forme à partir d’un état indifférencié, puis retour à un calme sans structure. Le langage change, le schéma symbolique demeure. Les anciens mondes avaient simplement tiré cette conséquence trop tôt : si tout vient d’un vide sacré, alors l’ordre est précieux, mais jamais garanti.
Chaos, Gaïa et cosmos : du gouffre au monde ordonné
Lorsque les penseurs grecs parlent du passage du Chaos au cosmos, ils ne décrivent pas seulement un événement lointain, mais un modèle de transformation. Le mot “cosmos” signifie arrangement, parure, organisation harmonieuse. Il s’oppose directement à la béance initiale. Ce contraste structure toute une manière de penser la réalité : ce qui a forme, mesure et limite est valorisé ; ce qui échappe à la forme inquiète. Pourtant, le Chaos n’est pas diabolisé. Il est perçu comme un état nécessaire, le terrain brut sur lequel se construit la beauté du monde.
Gaïa, la Terre, occupe une place centrale dans ce processus. Elle n’est pas une simple planète, mais la matrice de la stabilité. En enfantant le Ciel (Ouranos) et la Mer (Pontos), elle transforme le gouffre en architecture. À partir de ce trépied – Terre, Ciel, Océan – l’univers grec devient lisible. Les dieux olympiens s’installent, les hommes trouvent un lieu pour vivre, les frontières entre monde visible et invisible se dessinent. Le Chaos, lui, reste en arrière-plan, comme une mémoire de ce qui a précédé.
Dans certaines traditions orphiques, ce passage du vide à l’ordre est symbolisé par un œuf primordial. Cet œuf renferme le monde en gestation. Lorsque sa coquille se brise, la séparation entre intérieur et extérieur ouvre la voie à la différenciation des choses. Là encore, la création n’est pas un ajout, mais une division. Ce même geste se retrouve sous d’autres formes dans d’autres cultures, comme le montrent les études comparées sur les dieux et les cosmogonies des anciens peuples.
Pour saisir la portée de cette dynamique, imaginez un village antique qui vient d’essuyer une tempête dévastatrice. Les maisons sont détruites, les champs submergés, les repères effacés. Les anciens n’y voient pas un simple accident météorologique, mais une brèche dans l’ordre, une remontée du Chaos sous la croûte fragile du cosmos. Reconstruire, c’est alors répéter en miniature l’acte des dieux : tracer à nouveau des limites, remettre chaque chose à sa place, prononcer des paroles qui rétablissent la distinction entre l’intérieur du foyer et la fureur du dehors.
La philosophie présocratique héritera directement de ce schéma. Au lieu de parler en termes de dieux, certains penseurs commencent à rechercher un “archè”, un premier principe : eau, air, feu, infini. Mais la logique reste la même : d’un fond indistinct surgit une organisation. Le Chaos mythique se transforme en concept, sans perdre sa fonction de point d’origine. Ainsi, même lorsque les mythes reculent, leur ossature symbolique continue de structurer la pensée.
Chaos comme principe, non comme dieu
Une particularité grecque mérite attention : Chaos ne reçoit ni culte ni représentation. Là où Zeus, Héra ou Aphrodite sont dotés de statues, de temples et de sacrifices, le gouffre initial reste abstrait. Il n’est pas prière, il est constat. Cette absence de personnification indique une intuition importante : certaines réalités excèdent le langage religieux habituel. On peut dialoguer avec un dieu, on ne dialogue pas avec un état de l’être.
Cette distinction se retrouve dans d’autres figures conceptuelles comme Anankê (la Nécessité) ou Moïra (le Destin). Les hommes se heurtent à elles, mais ne les flattent pas. De la même manière, le Chaos incarne une potentialité pure, antérieure à tout visage. Il n’a pas de sang, pas de généalogie au sens strict, contrairement aux dieux dont les rivalités et transmissions ont été étudiées dans des analyses sur le sang des dieux et l’essence vitale. Le gouffre ne coule pas, il précède tout écoulement.
Pour les mortels, cette abstraction a des conséquences : si le Chaos ne se prie pas, il se respecte. L’hubris – la démesure – consiste souvent à oublier l’existence de ce fond indifférencié et à croire que l’ordre est acquis pour toujours. Chaque effondrement de cité, chaque chute d’empire rappelle le contraire. Sous les marbres polis et les lois écrites, le vide attend. C’est ce rappel silencieux qui fait du Chaos un principe toujours actuel, bien au-delà des temples disparus.
En définitive, l’univers grec n’oppose pas un chaos mauvais à un cosmos bon. Il montre un passage, une mutation. Le gouffre n’est pas l’ennemi, il est le point de départ. Ignorer cette évidence, c’est se condamner à confondre fragilité et éternité.
Le vide sacré dans les mythes du monde : eaux, abîmes et ténèbres
La Grèce et la Bible ne détiennent pas le monopole du vide originel. Partout où les hommes ont interrogé la naissance du monde, reviennent des images d’eaux primordiales, d’obscurité totale, d’abîmes sans fond. Ces symboles ne sont pas interchangeables, mais ils pointent tous vers une même réalité : avant la création, il n’y a pas encore de repères. Le vide sacré ne se dit pas avec le néant abstrait, mais avec ce qui inquiète le plus les sociétés anciennes : la mer sans rivage, la nuit sans aube, la profondeur sans sol.
Dans certains récits du Proche-Orient, l’univers débute par un océan sombre et confus. Les dieux doivent y tracer un espace respirable, parfois en combattant des monstres marins qui incarnent la résistance du chaos. L’Antiquité égyptienne, elle aussi, imagine une eau inerte avant l’émergence du tertre primordial, ce premier relief sur lequel les êtres peuvent tenir debout. Plus tard, les récits autour d’Osiris, de sa mort et de sa reconstitution, raviveront cette logique de recomposition de la forme à partir d’une désintégration, comme on peut le voir dans l’analyse d’Osiris, Seth, Horus et le cycle de la résurrection.
Les traditions nordiques ne sont pas en reste. Avant l’arbre-monde, avant les dieux guerriers, il y a un gouffre glacé, une béance où les mondes ne sont pas encore séparés. Ce n’est que progressivement que des terres, des cieux et des royaumes prennent forme autour d’un axe central, que l’on peut rapprocher de certains motifs analysés dans l’étude de l’arbre-monde et des liens entre Yggdrasil et d’autres symboles. Là encore, l’important n’est pas la variété des détails, mais la structure répétée : un vide, un centre, une organisation.
Pour rendre ce panorama plus lisible, il est utile de comparer quelques grandes images cosmogoniques du vide sacré :
| Tradition | Image du vide sacré | Mode de création | Symbole principal |
|---|---|---|---|
| Grèce antique | Gouffre béant (Chaos) avant Terre, Ciel, Nuit, Jour | Émergence progressive de puissances cosmiques | Passage du Chaos au cosmos (ordre harmonieux) |
| Tradition biblique | Terre informe, ténèbres sur l’abîme, eaux profondes | Parole créatrice qui sépare et nomme | Création en jours, sacralisation du temps |
| Égypte ancienne | Océan primordial inerte | Émergence d’un tertre, puis des dieux et de l’ordre | Cycle mort-résurrection, recomposition de la forme |
| Nordique | Abîme glacé, espace indistinct | Formation des mondes autour d’un axe central | Arbre-monde, structuration des royaumes |
Ces parallèles ne signifient pas que tous les mythes se copient. Ils montrent que les sociétés, confrontées au même vertige – l’apparition du monde – empruntent des chemins symboliques convergents. L’eau, la nuit et l’abîme servent à dire l’absence de limite ; la lumière, la montagne, l’arbre ou le firmament servent à dire l’instauration de points fixes. À travers ces images, les hommes ne cherchent pas à effacer le vide sacré, mais à le contenir.
Les créatures monstrueuses qui peuplent souvent ces premiers temps – dragons marins, bêtes hybrides, juges terrifiants – ne sont pas de simples ornements. Elles incarnent les restes du chaos dans un monde en cours de stabilisation. Dans d’autres analyses, des figures comme Ammout dans l’Égypte ancienne, au cœur du mythe du monstre du jugement des morts, montrent comment l’imaginaire projette sur des êtres composites la peur de la désintégration morale et cosmique. Ce qui n’est pas digne d’entrer dans l’ordre est littéralement dévoré par une créature qui incarne le retour au chaos.
Dans cet enchevêtrement de symboles, une idée domine : le vide sacré est une matrice, pas un ennemi. Les anciens mondes savaient qu’on ne gagne rien à nier la profondeur d’où tout est venu. Ce qu’ils redoutaient, ce n’était pas son existence, mais le refus de le reconnaître.
Lumière, temps et repos : structurer le vide
Un autre point commun relie de nombreux récits : la création n’est pas seulement spatiale, elle est aussi temporelle. Dans le texte biblique, chaque acte créateur s’inscrit dans une succession de jours, rythmés par un soir et un matin. La lumière est d’abord séparée de la nuit, puis des luminaires sont installés pour marquer les rythmes, les saisons, les années. Cette chronologie n’est pas un détail ; elle signifie que le temps lui-même doit être arraché au chaos, organisé, sanctifié.
Le septième jour, consacré au repos, achève ce processus. En cessant l’œuvre créatrice et en déclarant ce jour sacré, le récit affirme que même l’action divine doit reconnaître une limite. L’ordre du monde ne repose pas seulement sur ce qui a été fait, mais sur la décision de s’arrêter. C’est en cela que le vide sacré est définitivement contenu : non pas par une activité sans fin, mais par une mesure imposée à l’acte créateur.
Les Grecs, de leur côté, ne décrivent pas de semaine sacrée, mais ils élaborent une autre manière de structurer le vide : les cycles. Les saisons, les fêtes, les retours périodiques de certains cultes inscrivent l’humanité dans un rythme qui rappelle sans cesse les commencements. Ce n’est pas un hasard si les dieux de l’amour, de la mort ou des récoltes – qu’ils se nomment Aphrodite, Déméter ou d’autres – sont liés à ces mouvements répétitifs, comme l’illustre l’analyse consacrée à Aphrodite, entre amour et passion destructrice. Le cycle, ici, est une manière de ne jamais oublier la fragilité de l’ordre.
À travers la lumière, le temps et le repos, les anciens mondes posent une question qui demeure : comment vivre dans un univers organisé, tout en sachant qu’il repose sur une béance initiale ? Leur réponse est claire : en multipliant les marques, les rythmes, les rituels qui rappellent l’origine, sans céder à la terreur qu’elle inspire.
Le vide sacré dans les symboles : animaux, monstres et frontière du chaos
Lorsque le vide sacré se fait trop abstrait, les mythes le condensent dans des figures concrètes : animaux sacrés, monstres hybrides, démons révoltés. Ces êtres forment une frontière mouvante entre le monde ordonné et ce qui menace de le dissoudre. Les sociétés anciennes ne les inventent pas pour embellir leurs récits, mais pour donner un visage aux tensions fondamentales entre cosmos et chaos.
Les animaux associés aux dieux marquent eux aussi des passages. Le taureau, l’aigle, le serpent, le lion incarnent des forces qui débordent l’humain et renvoient à des puissances plus anciennes que les cités. Une étude plus large sur les animaux sacrés et leur lien avec les dieux montre comment ces créatures servent de médiateurs entre l’ordre du temple et la sauvagerie des origines. Ils rappellent que la divinité n’a pas été, dès le premier jour, un visage apaisé ; elle vient de profondeurs indomptées.
Les démons ou les figures antagonistes occupent un rôle particulier. Ils ne résident pas dans le vide sacré lui-même, mais à la lisière du monde ordonné. Révoltés, accusateurs, tentateurs, ils remettent en scène, à chaque époque, la possibilité d’une rechute dans le chaos. Là où certains systèmes modernes aiment présenter le mal comme un simple “dysfonctionnement”, les mythes assument une vision plus radicale : l’ordre est toujours contesté, non seulement de l’extérieur, mais depuis l’intérieur de l’être humain, ce qui transparaît dans les analyses consacrées à des figures comme Lucifer, Belzébuth et les grands démons de la mémoire occidentale.
Les monstres de jugement – comme Ammout en Égypte – vont plus loin. Ils avalent ce qui ne peut pas être intégré à l’ordre moral du monde. Les âmes jugées indignes ne sont pas seulement punies, elles sont dissoutes. Le vide sacré se réactive alors comme une possibilité ultime : ce qui refuse la forme, la mesure et la justice finit englouti dans une bouche qui n’est rien d’autre qu’un fragment personnifié du Chaos. Sous l’image terrifiante, le message est limpide : tout ce qui échappe durablement à l’ordre revient au vide.
À l’heure où les discours modernes réduisent volontiers ces figures à des “archétypes psychologiques” ou à des “survivances folkloriques”, il est utile de rappeler leur fonction originelle. Elles ne cherchaient pas à terroriser gratuitement, mais à dessiner des frontières. Là où commence le monstre, là se termine le monde habitable. Là où finit la forme, commence le gouffre que les anciens nommaient sacré, non par goût du mystère, mais par respect devant ce qui les dépasse.
Frontières modernes, chaos ancien
Les sociétés contemporaines aiment croire qu’elles ont dépassé ces images. Pourtant, la manière dont elles parlent de crises globales, de systèmes qui “s’effondrent” ou de dérèglements “incontrôlables” montre qu’elles n’ont cessé de recycler le vieux langage du chaos. L’angoisse face à des systèmes économiques, technologiques ou climatiques hors de contrôle n’est que la version moderne d’une peur ancienne : voir les frontières se dissoudre et le monde redevenir inhabitable.
Les mythes n’offrent pas de solution technique à ces vertiges, mais ils livrent une lucidité : l’ordre humain est toujours provisoire. Loin d’être de simples histoires d’un autre temps, ils fonctionnent comme des miroirs qui renvoient aux mortels la vérité qu’ils préfèrent oublier. Ce que les anciens nommaient vide sacré, les modernes le traduisent en instabilité systémique, en incertitude radicale. Le langage change, la réalité persiste.
Devant ce constat, une question demeure, plus tranchante que toutes les autres : que reste‑t‑il lorsque les décorations tombent et que le gouffre redevient visible ? Les anciens mondes ont répondu par des rituels, des symboles et des récits qui maintiennent une mémoire commune de ce vide. À ceux qui, aujourd’hui, s’imaginent libérés de ces “vieilles histoires”, il appartient de décider s’ils souhaitent affronter le chaos sans langage, sans mythe, sans mémoire.
Le chaos des anciens mythes désigne-t-il un désordre ou un véritable néant ?
Dans la plupart des traditions, le chaos primordial ne correspond pas à un néant absolu, mais à un état indifférencié. Rien n’y est encore séparé ni nommé. Il s’agit d’une potentialité sans forme, que les récits décrivent comme un abîme, des eaux profondes ou une nuit totale. L’ordre cosmique naît lorsque cet état est structuré par des séparations, des limites et des rythmes.
Pourquoi les récits de création insistent-ils autant sur la lumière et les ténèbres ?
La lumière et les ténèbres sont la première distinction fondamentale. Avant même l’apparition de la vie, leur séparation marque la sortie de l’indifférenciation. En distinguant le jour et la nuit, les mythes installent une mesure du temps, des repères pour l’action humaine et pour les rites. La lumière symbolise l’ordre et la visibilité, tandis que l’obscurité rappelle le fond chaotique toujours présent.
Le chaos grec est-il une divinité comparable aux autres dieux ?
Dans la mythologie grecque, Chaos n’est pas une divinité au sens classique. Il ne possède ni temple, ni culte, ni iconographie stable. Il représente plutôt un principe ou un état originel, antérieur à Gaïa, Ouranos et aux dieux olympiens. Les Grecs le considéraient comme une condition de l’existence, un gouffre initial d’où surgissent les puissances structurantes du monde.
Pourquoi tant de mythes parlent-ils d’eaux primordiales au commencement ?
L’eau, surtout lorsqu’elle est sans rive ni profondeur mesurable, exprime parfaitement l’absence de limite et de forme. Les océans primordiaux représentent un monde où rien n’est encore démarqué. La création y apparaît alors comme l’érection d’îlots, de tertres, de firmaments qui transforment cet infini informel en espaces habitables. L’eau garde ensuite ce double statut : source de vie et rappel du chaos latent.
Quel lien existe-t-il entre monstres mythologiques et chaos originel ?
Les monstres se tiennent souvent à la frontière entre le monde ordonné et le chaos. Ils incarnent des forces qui refusent la forme stable : hybrides, gigantesques, dévorants. Dans les mythes de jugement ou de fin du monde, ces créatures réapparaissent pour signifier le risque de retour à l’indifférenciation. En ce sens, ils sont des figures concrètes du vide sacré, rappelant que ce qui ne s’intègre pas à l’ordre finit par y être englouti.

